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Cinématurnome s'intéresse au cinéma plus ou moins oublié (qui a donc 20 ans ou plus). On aime pas attribuer des notes ici alors pour faire joli il y a des lunes qui indiquent un facteur relatif d'obscurité, comme ça, pour rien.

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lundi 22 octobre 2012

DEMENTIA


Un film de John J. Parker? Bruno VeSota?
États-Unis, 1953? 1955? 1958?
Aussi sorti sous le titre de «DAUGHTER OF HORROR»





Le plus épatant à propos de film soit qu'il nous arrive des États-Unis des années 50. C'est un milieu relativement conservateur, où jamais un film de ce genre n'aurait dû voir le jour. À l'époque aucun système alternatif à la machine commerciale hollywoodienne n'était en place. Donc lorsque ce film indépendant a vu le jour, nul n'a exactement su quoi faire avec. On l'a interdit d'être diffusé, puis censuré, modifié...

Mais, éventuellement, le film est sorti sur grand écran, il a été critiqué dans les grands journaux comme n'importe quel autre film... et c'est incroyable. Parce que c'est peut-être bien le film le plus étrange des années 50 à avoir connu une sortie commerciale.

Dementia est un film d'horreur sans paroles à propos d'une tueuse en série. C'est aussi semblable à une hallucination qui serait provoquée par une forte fièvre, du David Lynch avant l'heure, un mauvais rêve après avoir regardé Touch of Evil d'Orson Welles, la rencontre étrange des plus grands excès de l’expressionnisme du Film Noir, de l'horreur et du cinéma indépendant dans une Amérique tranquille d'après-guerre.

Les personnages n'ont aucun nom... un phénomène courant pour ce genre de film à mi-chemin entre l'expérimental et le populaire j'ai l'impression, ça annonce la couleur. La protagoniste, seulement identifiée comme "la gamine" vit seule dans cette chambre éclairée par les néons clignotants de l'hotel. Réveillée en pleine nuit par un mauvais rêve, elle décide de sortir avec son couteau, qu'elle semble beaucoup apprécier. En se faisant passer pour une prostituée (ou peut-être en étant véritablement une) elle attire les hommes riches pour les tuer. Seulement ce soir-là ce sera plus difficile que d'habitude...





C'est un film sans paroles, un gimmick déjà exploité récemment dans The Thief (1952), mais il y a de rares rires, cris, pleurs, à peine audibles. Le film est principalement mené par la musique de George Antheil, seul nom reconnaissable au générique (mieux connu pour sa musique incroyable du Ballet Mécanique (1924) de Ferdinand Léger, qui mélange une tonne de pianos mécaniques, une sirène et des moteurs d'avions...Mais également connu pour avoir posé les bases du Wi-Fi avec l'actrice Hedy Lamarr!). La musique est carrément dans le registre du film d'horreur des années 50, avec ses airs inquiétants et cette vocalisation solo qui sonne comme un thérémine, ou comme un spécial Halloween de Star Trek.

Il n'est pas vraiment possible de déterminer où l'on se situe dans le film. L'effet sans paroles du film suggère que notre tueuse en série est coupée du monde, et que l'on serait spectateurs de sa vision du monde. Mais plus le film avance et plus il semble suggéré qu'elle est également piégée dans cet univers.

Avec ses scènes carrément troublantes, parfois surréalistes, on a l'impression d'avoir affaire aux origines de Eraserhead. Mais le film laisse aussi sentir ses origines de production amatrice. Un peu de psychologie freudienne de bas niveau, un certain air raté de vouloir faire de l'art avec un grand A, des scènes trop longues... Malgré l'extrême brièveté du film (une heure), le film donne l'impression que les gens derrière la caméra n'avaient pas exactement le matériel ou le talent pour faire plus de 30 minutes. En même temps, les grands moments de vide contribuent peut-être à l'atmosphère irréelle du film.

D'où vient ce film? John J. Parker, pur inconnu, réussi à mettre la main sur de la pellicule et obtenir la coopération de quelques gens d'Hollywood, dont le directeur photo d'Ed Wood, un acteur et réalisateur de série B étant peut-être la véritable origine de ce film selon certaines sources (John J. Parker serait donc producteur), même Angelo Rossitto, un des nains de Freaks, (1932) y joue un bref rôle. Il complète le film en 1953, et se bat sur plusieurs années pour distribuer son oeuvre. Et c'est tout. Pas d'autres films. Aucune info. Le plus grand moment de gloire que connaîtra le film, c'est sa brève apparition dans un autre film, devenu un grand classique de la science-fiction, The Blob (1958).

Je n'ai pas vu Daughter of Horror, la version censurée et remaniée du film (une narration a été ajouté par-dessus le film), mais tout indique qu'il s'agit d'une abomination. Il s'agit malheureusement de la version la plus répandue du film (tel que sur archive.org) et pendant très longtemps la seule connue (jusqu'à tout récemment, et encore plusieurs regardent cette version qui se fait toujours sévèrement critiquer). Même si le film n'est pas restauré et est en piteux état, je ne peux que recommander le DVD de Kino.



dimanche 14 octobre 2012

삼포가는 길


Un film de Lee Man-Hee
Corée du sud, 1975
V.F. : La Route vers Sampo





Le cinéma sud-coréen a explosé il y a plus de dix ans. C'est devenu un cinéma très populaire, et des films variés comme Oldboy, The Host, Printemps été automne hiver...et printemps, ou My Sassy Girl ont fait le tour du monde. Mais curieusement, contrairement aux autres géants du cinéma en Asie, l'on ne sait presque rien de son histoire. C'est comme si la Corée du sud s'était mise soudainement à faire des films en 1999. Pourtant il y a un réel héritage cinématographique qui mérite d'être exploré et de gagner sa place dans les livres surtout sur écrans. Quelques très rares films commencent à gagner une véritable réputation, tel que le Hanyo de Kim Ki-Young réalisé en 1960, excellent thriller qui a connu un remake il y a quelques années. Mais en dehors de ça, bien peu de choses. On a quelques titres pour les années 50, 60, 80, 90... Petit à petit l'on aura peut-être un canon cinématographique de réputation mondiale.

Je n'ai pas mentionné les années 70. Le gouvernement très autoritaire de Park Chung-Hee contrôlait la production cinématographique du pays et de toute apparence il s'agit d'un grand désert peuplé de quelques films de propagande. Mais si c'était faux? C'est peut-être tout simplement une décennie obscure et inexplorée, et il y existe peut-être des exceptions.

La Route vers Sampo en est peut-être une. Oeuvre posthume du réalisateur Lee Man-Hee (Black Hair,1964), il y est question d'un trio de vagabonds qui se rencontrent et partent en road-trip à pied vers la ville d'origine d'un des trois. Sur la route, ils s'amusent, se querellent, cherchent à manger... Pour éviter de devoir faire un film de propagande, l'issue était de faire l'adaptation d'une oeuvre littéraire. Il s'agit ici d'un choix inspiré qui se prêtre à une expérience très visuelle.



Nos trois personnages sont un peu fêlés, marginaux, sans emploi et sans argent. Cela donne lieu à une comédie légère avec quelques scènes rigolotes, comme lorsque l'un d'eux s'incruste à des funérailles en jouant le cousin distant en larmes ...que pour se servir au buffet.

La véritable star du film est le paysage. Une campagne coréenne des années 70 recouverte de neige est une chose que l'on voit rarement en images, et c'est magnifique. L'hiver crée une ambiance minimaliste, permettant de jolies compositions d'image, surtout ne serait-ce que pour faire contraster les vêtements d'un rouge éclatant de la protagoniste. C'est un roadtrip en cinémascope à la Ford/Hawks. On a l'embarras du choix pour les beaux plans. Des plans sont parfois entièrement silencieux pour de longs moments (la restauration actuelle du film étant pauvre, complète avec quelques secondes tirées d'une copie sous-titrée et encore beaucoup de bris, il s'agit de silences assez bruyants), ajoutant une atmosphère propice au film.

Ces silences viennent peut-être du fait qu'il s'agit en quelque sorte d'un film incomplet, le réalisateur étant mort pendant le montage. Et c'est peut-être de la que viennent les défauts du film. Le montage est parfois chaotique, avec des jump cuts, et même à une occasion un plan complètement raté (et pourtant plutôt inutile) est resté là, voyez l'ombre de l'équipe technique au sol, c'est quand même assez incroyable, une tache noire foncée fluo dans un film tout en blanc, comment est-ce possible:
Et à cela s'ajoute le fait que le film fut complètement doublé en studio. C'est un doublage de piètre qualité. Alors que les acteurs sont assez satisfaisants à l'écran, le doublage donne l'impression d'un vaudeville, complet avec beaucoup trop de gémissements là où le silence aurait été préférable. Heureusement, une fois le film bien avancé, le drame s'installe et le doublage se normalise un peu. L'atmosphère change beaucoup vers la fin d'ailleurs, avec plusieurs scènes de nuits, quelques flashbacks et une finale douce-amère.

Freiné par des problèmes de production, il s'agit quand même d'un film de bonne facture avec plusieurs excellentes scènes et des paysages magnifiques. Peut-être pas à la hauteur des grands classiques (trop bavard!) mais une bonne surprise pour une époque de mauvaise réputation.





mardi 9 octobre 2012

DIE WUNDERBARE LÜGE
DER NINA PETROWNA



Un film de Hanns Schwarz
Allemagne, 1929
V.F. : Le mensonge de Nina Petrowna





Ungarische Rhapsodie était sympathique, mais il a presque l'air d'un coup de pratique pour ce film réalisé l'année suivante. Schwarz mets en scène l'éternel triangle amoureux. Nina est la maîtresse du riche caporal, tombe amoureuse du jeune aspirant lieutenant...

Et on se laisse porter par la caméra. Le tout premier plan du film, qui débute sur une horloge (leitmotif du film), suit sur un lit vide, traverse quelques pièces avant de se retrouver devant un balcon est déjà hautement prometteur. Pourquoi une caméra amovible du temps du cinéma muet me fascine tant? Le film y gagne sa richesse, son expression. Dans ce film où les intertitres (les textes affichés à l'écran) se font rares, c'est tout le reste qui dirige cette histoire. Une histoire qui commence lentement en fait, puisque les choses vont bien pour le nouveau couple. Il faut presque la moitié du film avant que le drame s'installe, mais lorsqu'il arrive, on y plonge et on traîne dans la boue jusqu'à la fin.



Le tout est porté également par une superbe musique de Maurice Jabert, compositeur surtout connu pour son travail avec les cinéastes français des années 30 (il travaille entre autre sur L'atalante, Le quai des brumes, Le jour se lève...). L'enregistrement date de la restauration du film, projeté sur la chaîne française Arte en 2000.

Brigitte Helm joue Nina. Surtout connu pour son rôle de Marie et du robot dans l'archi-célèbre Metropolis. Elle est pleine de vie, il est presque dommage que le film se centre, après l'intro, sur le très naïf et même générique aspirant lieutenant (Francis Lederer). Le colonel, plus subtil, mérite mention aussi (Warwick Ward).

Petite note d'intérêt. J'aime bien comment la bonne annonce la visite de quelqu'un. Le tout est fait en gestuelles, propre au muet:

   

Et donc évidemment, le monsieur de l'autre côté est 1.gros, 2.grand et 3.moustachu.


Ce film est une longue valse. C'est ce qui uni nos deux protagonistes, une valse, mais c'est aussi ce que fait la caméra tout au long du film, ainsi que la musique. L'histoire est typique (C'est La dame aux camélias) mais le style brille.

La carrière de Schwarz est coupée par l'arrivée des Nazis. Il réalise deux films au Royaume-Uni à la fin des années 30 (dont Return of the Scarlet Pimpernel), meurt en 1945 en Californie et disparaît des livres d'histoire.





jeudi 4 octobre 2012

UNGARISCHE RHAPSODIE



Un film de Hanns Schwarz
Allemagne, 1928
V.F. : Rhapsodie Hongroise




C'est à croire que je fait une obsession avec l'Hongrie. Après deux films hongrois, un film Allemand... qui se déroule en Hongrie! C'est le hasard, mais je vais devoir faire un petit effort pour varier!

Si vous connaissez un peu le cinéma allemand des années 20, il vous vient probablement à l'esprit le mouvement expressionniste. C'est un mouvement très influent et les films allemands les plus célébrés de cette époque appartiennent à ce mouvement. Ensuite si vous êtes un cinéphile un peu plus fin connaisseur, vous connaissez peut-être les Kammerspielfilm, notamment pour les films de G.W. Pabst, qui contrastent de l’expressionnisme par ses drames intimes et réalistes dans des quartiers pauvres. L'histoire déforme un peu les choses et on a l'impression que ces genres dominaient. À vrai dire la production allemande était variée, avec ses films épiques, ses comédies, ses mélodrames et même que les premiers films de soccer/foot y sont apparus.

Ungarische Rhapsodie se situe sur une mince ligne entre le mélodrame et la comédie romantique. Notre protagoniste vient d'une famille noble qui a vidé sa fortune. Pour ce genre de raison il ne peut quitter son haut poste dans l'armée, mais il ne peut pas se marier non plus puisque l'armée hongroise exige une fortune de 45 000 couronnes pour cela. On est à une époque où l'union libre c'est pas trop un truc et où nos aristocrates tiennent à ce que les choses soient faites comme elles doivent être faites.

L'objet du désir de notre aristocrate coincé est la jolie Marika, jouée par Dita Parlo. Il s'agit de sa première année en tant qu'actrice et elle obtient déjà des grands rôles. On la connaît aujourd'hui surtout pour La Grande Illusion (elle est la femme allemande qui héberge Jean Gabin et Marcel Dalio en pleine évasion) et L'Atalante, mais elle a aussi joué dans un nombre de petites perles complètement oubliées aujourd'hui (et dont je vais devoir parler ici un de ces jours!) comme Au bonheur de ces dames de Julien Duvivier et Rapt de Dimitri Kirsanoff. Elle a un je ne sais quoi qui me fascine alors qu'il n'y a pas vraiment pas de quoi la comparer aux légendes de l'époque; c'est peut-être ce côté un peu banal qui la rend un peu plus réelle.




Le principal intérêt du film en fait est l'expertise d'Hanns Schwarz. Le visuel est très soigné, sans être pour autant exagéré. Le film présente quelques jolis mouvements de caméra, parfois même un peu ambitieux comme cette caméra qui s'envole dans les airs:


Marika, après une dispute avec son père, entend un air de violon percer le lourd silence de sa table à dîner, et la caméra décide d'aller voir ce qui s'y passe.


C'est bien joli, mais en fait on se demande un peu pourquoi ces personnages arrivent soudainement dans le décor. Il s'avère qu'ils deviennent très importants plus tard, mais à ce moment l'on n'en sait rien.

Il y a aussi un moment de montage rapide lorsque qu'elle s'imagine soudainement que notre héros pourrait se faire tuer, les très gros plans (La tête du héros, un fusil, etc) s'enchaînent très rapidements, coupés par des flashs blancs, c'est très efficace. C'est suivi d'un zoom rapide, avec ce flou typique du cinéma de l'époque et que j'adore particulièrement:



Si un jour je fais un film, je fais pareil.

Le film est un peu un cas de style plus fort que la substance. Le scénario ne tient pas sur grand chose, et si c'est souvent ce qui fait les meilleurs films muets (Sunrise de F.W. Murnau, Lonesome de Pal Fejos) parce qu'ils prennent des envolés lyriques avec ce peu, ici le film reste posé sur terre, et au final il n'en reste qu'une comédie romantique légère bien filmée. Le film se conclue tout de même de manière satisfaisante.

Autre chose à noter, du moins sur ma copie (image VHS et bien moche), le travail sonore (musique, effets sonores) qui colle bien aux situations. Elle sonne antique, mais je ne peux pas dire si elle est d'origine ou rajoutée bien plus tard. Il n'y a quasiment rien à propos de ce film sur l'internet (tout juste 16 votes sur imdb d'ailleurs). Ma copie est d'origine américaine, le film fut distribuée aux États-Unis par Paramount dans les années 20 et il s'agit peut-être bien de l'unique copie encore existante, ce qui rappelle bien l'universalité du cinéma à l'ère muet.